Pendant des décennies, le monde de l’entreprise a abordé les Troubles Musculosquelettiques (TMS) sous un angle presque exclusivement mécanique. Le raisonnement semblait logique : si un salarié a mal au dos, c’est qu’il a porté une charge trop lourde ; s’il a une tendinite au poignet, c’est qu’il a fait un « mauvais geste ».
Pourtant, malgré la multiplication des formations « Gestes et Postures » et l’amélioration ergonomique du matériel, les chiffres des maladies professionnelles restent alarmants. Pourquoi ? Parce que cette approche, centrée sur la biomécanique, ne traite qu’une partie du problème.
Dans ses travaux de recherche doctorale, Rémy Hubaut démontre que les outils d’évaluation classiques peinent à saisir la complexité du réel. Le consensus scientifique actuel est formel : les TMS sont des pathologies multifactorielles répondant à un modèle Bio-Psycho-Social. Pour les prévenir efficacement, il est impératif de comprendre l’interaction complexe entre le corps, l’esprit et l’organisation du travail.
1. La dimension Biomécanique (Le Bio) : La partie émergée de l’iceberg
C’est la dimension la plus connue et la plus visible. Elle concerne les sollicitations directes des structures corporelles (muscles, tendons, nerfs). Les modèles biomédicaux identifient plusieurs facteurs de risque physiques majeurs :
• Les efforts excessifs et les postures contraignantes : Travailler les bras en l’air ou porter lourd place les articulations hors de leur zone de confort.
• La répétitivité : La mobilisation cyclique des mêmes tissus musculaires qui devient nocive en l’absence de temps de récupération intra ou inter-cycle.
L’apport de la recherche : L’analyse de 19 outils d’évaluation (comme RULA ou OCRA) réalisée dans la thèse de R. Hubaut révèle que la majorité se concentre quasi-exclusivement sur ces facteurs physiques. Or, un facteur pris isolément (comme la force) devient souvent pathogène uniquement lorsqu’il est combiné à d’autres facteurs. Se limiter à cette vision conduit à une prévention incomplète.
2. La dimension Psychosociale (Le Psycho) : Quand le stress attaque les tissus
Il est fréquent d’entendre que le stress est « dans la tête ». Or, les recherches en physiologie du travail prouvent que les facteurs psychosociaux ont un impact biologique direct sur l’appareil locomoteur.
Le stress, résultant souvent d’un déséquilibre entre les exigences du travail et l’autonomie du salarié, déclenche des mécanismes physiologiques concrets :
• Augmentation du tonus musculaire : Sous stress, les muscles sont plus tendus, même au repos, ce qui augmente la charge biomécanique interne.
• Altération de la réparation tissulaire : Le stress diminue la microcirculation sanguine et ralentit la vitesse de réparation des micro-lésions tendineuses créées par l’effort.
Ainsi, une forte demande psychologique ou un manque de soutien social agissent comme des catalyseurs, transformant une contrainte physique acceptable en une pathologie avérée. Pourtant, l’analyse des outils d’évaluation montre que le stress est rarement évalué directement, laissant ce facteur déterminant dans l’angle mort de la prévention.
3. La dimension Organisationnelle (Le Social) : La cause racine
C’est souvent ici que se joue la véritable prévention. Les TMS sont qualifiés de « pathologie de l’organisation ». L’organisation du travail (flux tendus, lean management, intensification) détermine les conditions dans lesquelles le geste est réalisé.
Le concept clé : La Marge de Manœuvre Situationnelle
Pour préserver sa santé, un opérateur doit pouvoir réguler son activité : changer de mode opératoire, micro-pauser pour récupérer, ou adapter sa cadence. C’est ce qu’on appelle la marge de manœuvre situationnelle. Lorsque l’organisation rigidifie le travail et prescrit des mouvements stricts sans laisser d’autonomie, elle prive l’opérateur de ce pouvoir d’agir. L’équilibre entre les exigences de production et les possibilités de régulation est rompu, créant un terrain fertile pour les TMS.
4. Au-delà du mouvement : Le « Geste Professionnel »
Une distinction fondamentale issue des travaux d’ergonomie, reprise dans la thèse de R. Hubaut, est la différence entre le mouvement et le geste.
• Le Mouvement est le simple déplacement mécanique d’un segment corporel.
• Le Geste est une structure complexe. Il intègre le mouvement, mais aussi le sens du travail, l’expérience de l’opérateur et les interactions avec le collectif.
Le risque ultime est le « geste empêché ». Cela survient quand l’organisation empêche l’opérateur de réaliser un travail de qualité selon ses propres critères de métier. Ce conflit entre ce que l’opérateur voudrait faire et ce qu’il est contraint de faire génère une tension psychique et physique délétère.
Les TMS deviennent alors, selon l’expression de Simonet, des « maladies de l’hypo-socialisation du mouvement ».
L’approche ERGOREM : Une vision systémique
Traiter les TMS uniquement par l’approche biomécanique revient à ignorer les racines du problème. Comme le souligne la thèse, les outils d’évaluation doivent être intégrés dans une démarche globale pour être efficaces.
Chez ERGOREM, nous appliquons ce modèle bio-psycho-social. Nous ne nous contentons pas de corriger des postures ; nous analysons l’activité réelle pour :
1. Identifier les déterminants organisationnels (et non seulement les symptômes).
2. Restaurer les marges de manœuvre individuelles et collectives.
3. Permettre la réalisation d’un geste professionnel efficient et porteur de sens.
Votre évaluation des risques se limite-t-elle à peser des cartons, ou pèse-t-elle le poids de l’organisation sur vos équipes ?
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Sources principales :
• Hubaut, R. (2020). Les outils d’évaluation du risque de TMS : caractéristiques, cas d’usage et perspectives de développement (Thèse de doctorat).
• Aptel, M., & Cnockaert, J. C. (2002). Stress et troubles musculosquelettiques.
• Coutarel, F. et al. (2015). Marge de manœuvre situationnelle et pouvoir d’agir.
• Clot, Y. (1999). La fonction psychologique du travail.


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